Intervention au CNAP Centre Nationale des Arts Plastiques.

Question posée en 1989,
lors d'un colloque organisé par Ghislain Mollet-Viéville

« Quelles collections
pour ce siècle ? »
(extrait)

Je suis p.-d.g. d'une entreprise fictive, qui porte mon nom : Soussan Ltd, Fournisseur des musées.
Ma société propose aux musées le matériel utile à leurs besoins les plus concrets : mobilier, matériel de sécurité, de conservation, et d'exposition.
Après avoir abandonné l'idée de faire carrière dans la peinture artistique, je me suis en quelque sorte lancé dans le gros œuvre ; nous repeignons les salles après le décrochage des expositions, nous organisons leur nettoyage, nous pouvons même livrer des musées "clé-en-main". Nous développons aussi un secteur en forte expansion : la boutique du musée, par ce biais, la diffusion des œuvres est démultipliée ; les œuvres circulent grâce à leurs produits dérivés : T-shirts, porte-clefs et autres accessoires‚¶

En diffusant Goya ou Mondrian, le musée est entré dans tous les foyers, le musée a éclaté.
Notre mission n'est pas vouée au seul service des musées d'art, bien que ce qui s'y passe soit symptomatique des tendances générales auxquelles nous aurons à faire face, ainsi, la dématérialisation des collections apportée par les tendances conceptuelles, trouve des correspondances dans d'autres domaines de la muséologie.
Depuis l'émergence des écomusées, où on nous proposait de nouvelles thématiques : la vie rurale, le travail à la mine‚ on assiste à la muséalisation de concepts, par exemple, l'humour, auquel la ville de Montréal est en train de dédier un musée. Puisque tout semble muséifiable, nous sommes tous les producteurs de la matière première de ce qui constituera les collections du futur. Nous sommes tous de potentiels fournisseurs des musées. Le simple fait d'exister, fait de nous de possibles objets de vitrine : ici un crâne, là une dent en céramique, ailleurs une prothèse auditive, un nœud à un mouchoir, pourraient un jour figurer dans la section vingtième siècle du musée d'ethnologie à venir. A moins que nous ne soyons déjà, de notre vivant, les figurants d'une vaste scénographie de la conservation.

Depuis qu'on a modernisé le Louvre, on a rendu le passé moderne. On a de même estompé une autre frontière, autre fois très bien gardée : la limite entre l'extérieur et l'intérieur du musée. Depuis qu'on peut manger sous la pyramide, y faire des achats, on peut y passer l'après-midi sans avoir approché une seule œuvre, si ce n'est le musée lui même. Il en va de même pour Beaubourg et son fameux panorama.

De nombreux éléments de notre décor familier sont déjà dans des vitrines (au CCI Georges Pompidou, ou chez des antiquaires spécialisés dans les décennies précédentes). Depuis que l'on glorifie la vieille pierre et la notion de patrimoine, nous sommes de plus en plus souvent en contact avec des sites classés, des façades protégées. Des pans entier de notre environnement sont répertoriés, inscrits sur des inventaires par la mission du patrimoine, l'UNESCO, ou des associations de sauvegarde.
Ce sont alors des paysages, grâce au conservatoire du littoral, des êtres vivants : animaux ou végétaux éparpillés dans la nature, mais étroitement surveillés par des systèmes radio, ou même par satellite. Ce sont des êtres humains : certaines pêcheuses de perles aux Philippines sont aidées par l'UNESCO pour continuer à vivre de la manière la plus traditionnelle possible. Certains artisans japonais, dont le savoir extrêmement complexe est menacé, sont désignés comme "Trésors humains vivants".
Dans ce décor de muséalisation discrète, mais galopante, nous serions donc plongés dans un musée dont l'entrée est partout, et la sortie nulle part.

Ces nouvelles collections, aucun musée ne peut les contenir, à moins que l'on ne considère notre planète comme la réserve, le musée, et l'objet de ses propres collections. Je disais tout à l'heure, nous sommes tous les fournisseurs potentiels des musées du futur, mais, en tant que fournisseur de métier, je me considère un peu comme un artiste, au sens où en français, on entend qu'un travail bien fait est un travail d'artiste. Nous essayons chaque jour de nous rappeler cette expression, et de mesurer à quel point tout travail d'artiste est une prouesse. Ce qui ne nous empêche pas de faire appel à certains artistes pour accomplir notre tache. Je mets donc tout mon talent au service des collectionneurs, institutionnels ou privés, pour les aider à conserver, et mettre en valeur leur patrimoine.

A toute collection est attachée la notion de patrimoine, et a travers cette idée, celle d'une transmission. On pourrait reformuler la question de Ghislain Mollet Viéville « quelles collections pour ce siècle ? » par : « quelles collections ce siècle transmettra-t-il au futur ? ». Cette question m'évoque deux termes très semblables et très différents : legs et héritage, ce qu'on donne, et ce qu'on reçoit. Il existe une redoutable marge de flottement entre ces deux pôles : on hérite de ce qu'on nous lègue, mais tous les legs ne sont pas bons à prendre. Tous les legs ne sont pas volontaires (on lègue un patrimoine génétique, avec une collection de chromosomes pas toujours désirables. On lègue des déchets toxiques indestructibles et très encombrants. Par ailleurs, dans le temps de la transmission d'un bien aux héritiers, les biens se transforment, évoluent et peuvent se dévaloriser, voir se dissoudre et disparaître.
Combien de trésors artistiques, que nous tentons de porter intacts vers les siècles futurs, nous offrent le spectacle de leur effacement lent, progressif et inexorable ?

Notre fonction de fournisseur est de garantir aux œuvres les meilleures conditions de conservation et de présentation possibles, mais nous ne pouvons rien contre l'usure du sens, et du regard. Nous ne sommes que les serviteurs des choix des collectionneurs. Pour accomplir notre tache, nous cherchons à comprendre ces choix, voir, à les devancer, à les pressentir. Ainsi, avons nous été amenés à constater que les collections posent des problèmes différents, suivant la nature des objets collectionnés.
Pour démontrer la variété des problèmes, je citerai la centrale de retraitement des déchets radioactifs de la Hague, que l'on peut visiter, et qui présente toutes les caractéristiques d'une collection, mais en négatif. Dans cette usine-vitrine — car ici l'on souhaite travailler dans la transparence et l'usine accueille régulièrement des groupes de visiteurs —, on rassemble des déchets radioactifs collectés sur un très large territoire (notre planète) on les classe, on les met en réserve, c'est une vraie collection.

On la léguera aux générations futures, mais avec un seul souhait, une seule attente : que ce patrimoine extrêmement durable, finisse par s'auto détruire. La Hague pose le problème de la collection sous un nouvel angle, et nous oblige à nous adapter à ces nouveaux types de collection qui ne veulent surtout pas en porter le nom ; car l'idée de collection demeure valorisante.

Devant l'évolution accélérée des mœurs, et de l'histoire, les musées offrent un rempart contre l'oubli et la barbarie. Le collectionneur sauve et protège. Il entretient notre mémoire. Les menaces de disparition qui caractérisent notre époque du jetable, et de la toxicité, ont favorisé l'extension du territoire muséologique. Notre besoin de mémoire s'accroît proportionnellement à la vitesse des mutations. Il est tel, qu'aucun musée ne peut contenir l'accumulation des biens à sauver. Les œuvres les plus importantes sont recouvertes et ensevelies sous de nouveaux arrivages, tout aussi importants. Si bien qu' elles sont réduites à attendre que quelque conservateur, archéologue des réserves, les fasse à nouveau émerger. Elles ne sont en attendant que des noms sur des listes. Le patrimoine déborde, les collections se trouvent à l'extérieur des musées les œuvres sont volatiles. On organise de plus en plus d'expositions où il suffit d'aller puiser dans les réserves des FRAC, du FNAC ou dans les inventaires des musées et collectionneurs. Aux Etats-Unis, des organisateurs d'expositions indépendants se définissent comme les « conservateurs d'un musée sans mur » : le ICI. Un musée comme le CAPC à Bordeaux a abandonné l'idée de présenter en permanence son fond. Les musées ne sont plus des boîtes hermétiques figées dans une atemporalité poussiéreuse, ce sont des espaces libres, des espaces vides. Les musées qui ne répondent pas à cet impératif du vide et du nettoyage facile sont condamnés à évoluer en ce sens.
Au pays de l'éternité, il devient vital de montrer des expositions temporaires qui permettront aux collections de prendre l'air, si l'air du temps le permet.

Le paysage muséologique se transforme, à la même vitesse que notre monde du progrès technologique. Ainsi, les musées, autrefois immuables, nous offrent le spectacle d'une mutation permanente.
Nous pouvons porter un regard nostalgique sur des musées comme le Muséum National d'Histoire Naturelle, qui en se modernisant abandonnent et effacent une partie de leur histoire. Les musées devenant les instruments de leur propre amnésie, il faut dés à présent considérer le matériel et le décor, qui les constituent aujourd'hui, comme des objets de collection.

A la question " quelles collections pour ce siècle ? ",
je répondrai donc : le plutonium et les musées eux-mêmes.

 

Adresse mail : musée des nuages,
2 ter, rue des Potiers 92260 Fontenay-aux-Roses. (Port payé)

voir le site du musée des nuages

Sylvain Soussan, secrétaire perpétuel,
ex p.-d.g. de Soussan Ltd